August 21, 2017

Chronique Culturelle

Dans cette rubrique il sera question de discuter des problématiques liées à notre environnement sociaux-culturel par la publication d’articles pertinents et constructifs proposés par les membres.

Qu’est-ce que le yemba?

Par Gaston Nanfah Asa’a Mbooh Métap PhD
Sociolinguiste, Dialectologue

Introduction:

Toute dénomination fait toujours référence à un fait social et suscite parfois des interrogations aussi bien de la part des usagers que des observateurs avertis mus par un désir purement ontologique. Aussi vais-je dans cette chronique, essayer d’apporter quelques clarifications relatives à la genèse et à l’utilisation du médium de communication interactif entre les membres de la communauté de la Ménoua. Ce médium qui n’est autre que la langue Yémba représente plus que le reflet d’une expression culturelle des membres de cette communauté, elle est devenue presqu’une institution et un élément de la consolidation fraternelle entre les fils et les filles de la Ménoua.
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La langue Yémba et le conditionnement socioculturel de ses locutrices

Par Gaston Nanfah Asa’a Mbooh Métap PhD
Sociolinguiste, Dialectologue

Introduction


De toutes les productions intellectuelles humaines, le langage est l’une des plus difficiles à définir, si bien qu’il serait prétentieux de ma part de pouvoir le cerner dans toute sa globalité. Le langage est la faculté, la capacité, un système virtuel que possède tout être humain de communiquer avec ses semblables aux moyens des signes d’abord vocaux et subsidiairement graphiques.
j’ai eu le privilège de côtoyer et d’observer les femmes du groupement dans leurs différentes relations interactives et surtout dans leur maniement de la langue en contexte socioculturel. Il faut rappeler que le Yémba est une langue du groupe Grassfield-Est parlée à l’ouest du Cameroun dans le département de la Ménoua.

I-Langage et conditionnement social:

La société bamiléké est très stratifiée et les populations locutrices de la langue Yémba qui appartiennent à cette entité ethnico-sociologique sont soumises aux mêmes normes de régulation sociale. La stratification sociale se matérialise souvent par le biais de la langue et a des effets très perceptibles chez la femme locutrice Yémba. Une locutrice de cette langue est consciente a priori de son rang social à travers le nom qu’elle porte. Les préfixes à coloration méliorative qu’on adjoint aux noms des femmes en sont révélateurs. Le préfixe «mɛfɔ» ou «mafo» qui précède certains noms permet de dévoiler non seulement les origines de la détentrice du nom, mais aussi son rang social. C’est ainsi que nous pouvons constater que la catégorisation nominale citée plus haut est propre aux princesses et assimilées. En ce qui concerne le préfixe «magni», il précède les noms des mères de jumeaux. Ces nouvelles dénominations leur donne le pouvoir de prendre la parole publiquement dans certaines circonstances et de parler de façon autoritaire (les mɛfɔ), c’est-à-dire en gesticulant ou en soulevant la main droite en signe de défis. Elles apostrophent certaines personnalités de la communauté en les pointant de l’index. C’est pour cette raison qu’elles sont souvent qualifiées des «maris de la femme» bien qu’étant elles-mêmes femmes.
Une femme ordinaire n’aura pas le privilège d’assister aux réunions où des décisions importantes engageant l’avenir de la communauté seront prises. S’il arrivait qu’elle y soit invitée à titre exceptionnel, elle devrait parler la main droite à la bouche et celle-ci soutenue au niveau du poignet par la main gauche. Lors de son intervention, elle veillera à ce que son regard ne croise celui d’un homme. En fait, elle doit s’exprimer les yeux rabaissés en signe de respect pour ses interlocuteurs. Le fait le plus intéressant c’est la récursivité de certains termes qu’elle prononce pour affirmer/ infirmer un point de vue ou pour appeler un homme. Comme une femme ne peut appeler un homme par son propre nom, elle est contrainte de le faire de façon euphémique en prononçant le terme préfixé au nom de l’homme correspondant à sa classe sociale. On entendra par exemple: «mmɔhɔ», «esī», «mbúluŋ» devant les noms de chefs supérieurs; «ndi», «nkɔbé»,«mɛkwáŋ» pour désigner les sous-chefs et les notables; «mɔ’hɔ» et dans une certaine mesure «ndi» pour les élites et des valeureux et dignes fils de la communauté.
Dans cette même logique, il faut signaler qu’une femme ordinaire n’a pas le droit de véhiculer un message important sans l’aval tacite d’un dignitaire, car la valeur qu’on accorde à un message est fonction de la personne qui en est l’auteur. Dans un cadre purement matrimonial et familial, en particulier dans les familles polygamiques, le langage et le comportement de la femme varient en fonction de son rang dans l’ordre d’arrivée en mariage. La première femme appelée «mɛba» est la reine-mère et conseillère de toutes les autres femmes; elle a un langage spécial qui lui est propre pour véhiculer les messages dans le cadre des associations des femmes et aussi pour attribuer des tâches domestiques et des travaux champêtres. Certaines décisions concernant la survie de la communauté sont prises par les dignitaires de commun accord avec les «Maffos»
La première femme ou «mɛba» est secondée dans sa tâche par la deuxième femme appelée «patɛ mɛba». Elle remplace la première femme en cas de décès, d’absence ou d’empêchement. La dame porte bonheur du chef qu’on appelle «njyí kέm» est une femme très réservée qui ne parle pas beaucoup de peur de dévoiler les secrets traditionnels. Elle est l’une des femmes avec qui le chef a passé neuf mois dans la maison d’initiation ou le “la’kem” où ils ont appris le langage rituel et assimilé les rites traditionnels
La femme du chef se démarque par son accoutrement des autres femmes de peur d’être apostrophée par un homme. Celui-ci devrait au contraire se cacher et céder le passage à «njyí fo» ou femme du chef.
De part son rang social, la femme du chef en tant que modèle ne doit pas utiliser un langage ordurier ou obscène. Par exemple, une femme qui insulte un enfant en profanant le sexe de sa maman est considérée comme une méchante et condamnée comme telle; or une pareille faute d’un homme serait passée inaperçue.
Le langage bien qu’ayant de répercutions sociales sur la femme «yémbaphone», influence aussi considérablement sont comportement culturel.

II-langage et conditionnement culturel:

La matérialisation de l’expression culturelle de la langue Yémba se manifeste de manière différente chez l’homme et chez la femme. La locutrice Yémba a des termes spéciaux pour s’extérioriser lors de certaines manifestations culturelles. Le langage culturel est exprimé en fonction du sexe du sujet parlant. Lors de la danse «nsī» qui est célébrée après la naissance des jumeaux, seules les femmes dites «magnis» ou mères des jumeaux sont habilitées à chanter la douce berceuse en prononçant des paroles tendres telles que «bonne arrivée, enfant de dieu», «on t’a beaucoup attendu», «ne pleure plus notre richesse etc.». Dans le même ordre d’idée, une femme qui a des problèmes liés à la conception d’un enfant ou à l’accouchement, a besoin des paroles de réconfort et d’imploration de la grâce divine à travers les chants et les cris féminins pendant une cérémonie spéciale organisée à cet effet. Dans de pareilles cérémonies, le langage féminin est recommandé non seulement à cause de la finesse et de la douceur de la voix, mais aussi parce qu’on souhaiterait toucher tout ce qui est tendresse et sentiments. Les femmes qui participent à cette cérémonie devraient éviter d’employer des mots rudes propres aux hommes, comme les expressions de la danse guerrière, de l’enlèvement des femmes, de la conquête des territoires etc.
Lors des cérémonies funèbres, les femmes ont la responsabilité d’entonner le deuil. La raison de ce choix se justifie par le fait que leurs cris de détresse sont plus susceptibles de faire couler plus de larmes. Certaines expressions récursives qu’on entend lors des rites funéraires en constituent des preuves palpables: «le renard a enlevé la mère poule, qui va élever les poussins?»; «profitons de ce deuil pour remettre notre existence en question» etc.
En ce qui concerne les danses masculines, les femmes sont aussi interpelées, mais doivent rester hors du cercle de danse, juste pour encourager les hommes par leurs applaudissements et leurs cris. Dans la langue Yémba, les locuteurs font usage de certaines expressions mélioratives dont les correspondances au féminin sont inexistantes; par exemple, quand on parle de «ngaŋ mba», c’est-à-dire le chef de famille, on fait allusion à l’homme et non à la femme, car cette dernière n’a pas de chez soi au sens propre du terme. Ceci est compréhensible dans la mesure où le mot polyandrie n’existe pas en langue Yémba. Le chef de famille ou  «ngaŋ mba» qui est un homme, a la latitude d’être polygame ou monogame. Le terme prostitué ou «kwelɛ» n’a de valeur sémantique que pour les femmes, car l’homme est «par essence» le mari de plusieurs épouses; c’est dans cette logique que le mot veuf n’existe pas en Yémba; on parle exclusivement de «veuve» ou «mpfók» pour désigner celle qui a perdu son époux. Il en est de même pour le terme «vampire» ou «ndʉ» qui n’a de sens que pour les femmes, car dans la culture Yémba, l’homme est sensé ne pas agir de façon maléfique avec les prédispositions surnaturelles dont il dispose.

Conclusion:

Le langage chez la locutrice Yémba dépasse le cadre de la communication pour devenir partie intégrante de son microcosme socioculturel. Il agit sur elle et l’influence considérablement dans toutes ses activités quotidiennes.

 

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